ÉCOUTER – Rami el Obeidi : en Libye, «c’est la guerre des minorités»

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TOL presse du jeudi 19 mai 2017 – Publié à 03:42
Par Christophe Boisbouvier
Diffusion : mercredi 24 mai 2017
Rami el Obeidi: en Libye, «c'est la guerre des minorités»
Blindé de l’armée nationale libyenne en action. AFP/Abdullah Doma
Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, se dit très inquiet devant l’escalade militaire dans le sud de la Libye et dénonce un possible « crime de guerre », le 18 mai 2017 sur la base aérienne de Brak al-Shati. Comment sortir la Libye de six ans de guerre civile ? Lors de la chute du colonel Kadhafi, Rami el Obeidi a appartenu au Conseil national de transition (CNT). Aujourd’hui, c’est un militant de la Cyrénaïque indépendante. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
Cent quarante-et-un combattants du maréchal Haftar tués le 18 mai 2017 sur la base de Brak al-Shati, dans le Sud libyen. Comment expliquez-vous ce massacre ?
Rami el Obeidi : Premièrement, je voulais vous faire une correction. Ce ne sont pas 141 combattants du soi-disant maréchal Khalifa Haftar. Ce sont 141 soldats des forces armées libyennes. Deuxièmement : l’attaque était beaucoup plus envers la tribu des Megarha al-Megrahi dont le commandant Ben Nayel fait partie, par les forces de la 3e Force qui sont des Misrati, qui ont un alignement de la tribu des Awlad Suleiman, ennemie des Megarha. Mais cet évènement signifie le début de la guerre civile dans l’ouest de la Libye.
ÉCOUTER – Rami el Obeidi

Dans le Fezzan?
Dans l’Etat du Fezzan et dans l’ouest de la Libye. Et bien sûr, il va y avoir des répercussions dans l’Etat de Barka, dans la Cvrenaica [La Cyrénaïque], à l’est de la Libye. Il faut aussi souligner autre chose. La nature des deux hommes. Le commandant Ben Nayel, l’histoire entre lui et Khalifa Haftar est une histoire qui n’est pas excellente. Haftar est obligé de prendre le contrôle de Tripoli parce que sa base de popularité dans l’est de la Libye est en train de décliner. Il ne peut pas contrôler l’est de la Libye. Les populations ne veulent pas de Khalifa Haftar. Les hommes de l’armée tiennent Khalifa Haftar responsable pour la destruction des trois quarts de la ville de Benghazi.
Qu’il essaie de reconquérir aux islamistes ?
Il essaie de reconquérir aux islamistes, mais il a quand même donné énormément de pouvoir aux salafistes extrémistes du wahhabisme. L’est de la Libye n’a jamais été salafiste. Elle a toujours été soufie depuis le temps des Sanusiyya. Donc les salafistes se sont mis d’accord avec Khalifa Haftar. Il ne faut pas confondre salafistes extrémistes avec Ansar ou avec al-Qaïda.
Est-ce que le commandant Ben Nayel a survécu au désastre du 18 mai ?
A ce que je sache jusqu’à aujourd’hui, il a survécu. Mais on n’a pas de preuves concrètes.
Alors les responsables de cette attaque, les hommes de la 3e Force qui prennent leurs ordres à Misrata, comme vous l’avez dit, affirment qu’ils ont agi en riposte à des attaques préalables de la part du maréchal Haftar et du commandant Ben Nayel. Est-ce que ceux-ci n’ont pas pris un risque stratégique en projetant leurs forces à quelque 700 kilomètres de leur fief de Benghazi ?
Que ce soit une riposte, mais tuer des prisonniers et des gens qui travaillent dans la base, des opérateurs civils et les massacrer comme ça, après qu’ils ont lâché leurs armes, c’est un crime de guerre. Parce que ce n’étaient pas 141 personnes qui étaient mortes au combat, c’étaient 40 morts au combat et à peu près 100 exécutés.
Et pourquoi une telle cruauté ?
Parce que c’est la guerre des minorités dans l’ouest de la Libye. Les Misrati, étant non arabes, veulent dominer les sphères de pouvoir, car il existe aussi une action contre l’identité arabe. Elle se manifeste depuis 2011, elle s’est manifestée à nouveau quand les Misrati ont donné énormément de pouvoir aux Amazighs et aux Toubous. Donc cela convient très bien aux Misrati, qui sont dans leur propre compétition et qui laissent Tripoli dans les mains du crime organisé. Parce qu’à Tripoli, ce sont pour la plupart des mafias du crime. Cela leur convient très bien pour consolider leur base du pouvoir à Misrata.
Ces Misrati, ces agresseurs du 18 mai, ne sont-ils pas théoriquement sous l’autorité du Premier ministre de Tripoli, Fayez al-Sarraj ?
Mais quel Premier ministre ? C’est un Premier ministre qui est venu dans un navire de guerre italien, excusez-moi ! Cet homme ne contrôle même pas l’immeuble où il réside ni ses bureaux.
Tout de même, ce Premier ministre est reconnu par la communauté internationale. Le maréchal Haftar l’a rencontré le 2 mai 2017, à Abou Dhabi aux Emirats arabes unis. Ils ont décidé de respecter une trêve entre leurs deux camps. Comment expliquez-vous cette escalade soudaine ce 18 mai ?
Tout cela, c’était pour le « Public relations show », pour les relations publiques, pour l’opportunité de photos. Comment voulez-vous qu’il y ait une trêve avec quelqu’un qui ne contrôle rien ? Il est reconnu internationalement d’accord, mais c’est un Premier ministre illégal. Il n’a pas été élu par le peuple ou par le Parlement. Il a été instauré.
Donc en fait, vous dites que, comme Fayez al-Sarraj ne contrôle pas grand-chose, la rencontre du 2 mai 2017 à Abou Dhabi n’a pas beaucoup de signification ?
Elle a énormément de signification pour Khalifa Haftar parce que celui-ci doit essayer de rentrer dans Tripoli. Et ça ne va pas marcher pour lui. Il n’est pas accepté à l’ouest, il n’est plus accepté dans l’est. Je parle aux hommes sur le terrain.
Quelle est la solution à vos yeux ?
La solution que je vois, c’est que l’Etat de Barka, dans l’est de la Libye, va redevenir souverain et se séparer de l’union fictive de 1951, car il y a une cohésion complète et tribale vis-à-vis du peuple de l’est.
Donc vous voyez la création de deux Etats distincts : la Tripolitaine à l’ouest et la Cyrénaïque à l’est ?
Pas une création, l’Etat de Cyrénaïque arabe existait en 1949. On est des peuples différents entre l’est et l’ouest.
Mais vous savez que pour l’instant, c’est un scénario qui est exclu à la fois par Khalifa Haftar, par Fayez al-Sarraj et par la communauté internationale ?
Peu importe parce que ce qu’on a aujourd’hui, c’est une manifestation organique et naturelle de la volonté d’un peuple d’être souverain.
Vous n’êtes pas un peu isolé dans la classe politique libyenne quand vous dites que la séparation est inévitable ?
On a eu des manifestations il y a quelques jours sur Benghazi où le drapeau de Barka, donc de la Cyrénaïque, était clairement brandi. Donc on a une manifestation pour la première fois de la volonté d’un peuple.

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